16/06/2008

la déposition

imagesLA GARE
 ils déambulaient, vaste flux de corps et de visages comme si la ville n'était qu'un même battement

de coeur, une même pulsation, un animal traqué, une meute soumise au rythme du sang. Ils avancaient, liés à une même chaine, nus dans leur solitude et leur effroi.
Ils marchaient perpétuant la lente tragédie des volontés et épuisant ce qui restait de vie en eux. Ils avancaient , aveugles dans l'épaisseur froide du matin, gémissant avec les rails, toujours avides, toujours las

Ils avancaient pour sceller leur pas dans la poussière ivre d'une paix inconnue, d'une terre impossible. Ils marchaient crispés et farouches et  Elle les suivait, étrangère au fleuve de chair, à leur hâte , à leur impatience , elle les suivait dans le lacis des rues, la fièvre des routes pâles, la trace obscure de ses lendemains.

LA LANGUE
 
Dans la ville inconue, Elle découvrait une étrange volupté, celle de se perdre, de s'annuler dans des visages étrangers.

Autour d'elle naissait un paysage mobile : composé de cris, de prières, de litanies, de voies gutturales et de murmures. Exilée de la langue, elle apprenaient à l'écouter. Parfois elle montait comme un chant ou se brisait en cascades. Elle la laissait se développer en volutes, inflexions et courbes savantes. Cette langue la désaisissait de son savoir et de ses habitudes. Son unique plaisir serait désormais de savourer comme une musique étrangère tout ce qu'elle entendrait.

NAIROBI

Nous voyageons pour découvrir un espace qui n'existe pas, un lieu de vie , de respiration, nous voyageons pour accroitre notre part de silence, le souffle qui en nous veut l'illimité
Nous voyageons pour oublier le ressac des jours et connaitre au détour d'une rue ou d'un visage la certitude fulgurante de ne pas être de ce monde, de peupler l'ailleurs et le nulle part

Elle savait que NAIROBI  n'existait pas, suspendue au tremblement de sa quête, aux métamorphoses de sa vision. Non plus ville, mais périple, non pa s  image, mais signe d'un autre pays creusé dans le songe

Le voyage l'avait éreintée, l'obstacle n'était pas son corps, mais la lourdeur de la ville
Elle voulait se reposer mais la contemplation de Nairobi, la détourna de son projet. Noyée dans le mouvement, elle opposait au regard avide de silence, le vertige de cette ville grouillante de corps qui s'élancait avec les fleches des églises vers un ciel inaccessible.

Elle se confondait avec les cris, les bruits de klaxons, les appels
 des marchands et les prières immobiles des vieillards agenouillés

MAISON

le chauffeur vint la chercher au NORFOLK, un hotel victorien au centre de la ville, pour la ramener vers ce qui devait être son lieu d'habitation, Elle avait dû fuir ses amours tumultueuses et n'avait eu d'autre choix que de s'expatrier. Elle était une femme battue et traquée...

Patrick, rencontré un mois auparavant à Bruxelles et qui vivait au Kenya lui avait offert l'opportunité de lui prêter sa maison jusqu'à ce qu'elle puisse trouver un travail.


Le chauffeur quitta la ville pour se diriger vers les westlands, tout redevenait vert, fleuri, ils traversèrent les plantations de café et s'arrêtèrent devant un portail noir derrière lequel se tenait une petite maison blanche au toit rouge

Elle se sentait moite . Elle poussa la porte et fut accueuillie par une odeur humide de moisi
Le décor lui importait peu. Plus les murs étaient nus , plus elle pouvait y inscrire sa solitude, sa soif de paix et d'éternité

le boy la dévisagea et lui lança un "karibu" en swahili, elle remercia et pris possession de la chambre du fond, elle referma doucement la porte derrière elle

Fra angelico

Elle accrocha sur le mur de sa chambre une reproduction de la "deposition" de fra angelico. Une lumière sourde affleurait de cette toile, transformant en matière celeste les personnages, dénudant les corps et les visages en une prière forte et muette. une expérience interieure irréductible au langage.  Une lumière de tous les commencements qui inaugurait les règnes tranquilles, les dieux s'y nouaient aux hommes dans un dialogues sans fin.

Salomé chercha cette lumiere avec avidité mais elle la fuyait, se glissant dans les interstices de sa peau, coulant au creux de ses mains. Pendant quelques instants cependant, elle la vit, s'en laissa penetrer en souriant et immobile , elle retint sa respiration. Soudain, elle atteignit un etat de grâce qui l'allegea du poids de sa solitude. Des mots montèrent à sa bouche, légers, comme le bruit du soir, elle bascula en elle même et eut la sensation de rejoindre l'intérieur des choses, de disparaitre comme la vague confondue avec l'immensité de l'ocean. C'était comme si elle retrouvait l'innocence qu'elle avait perdue et s'immergeait dans une région inconnue des vivants.
Lorsqu'elle se reveilla, elle ouvrit les yeux et contempla de nouveau la toile. La lumière y avait cette fois disparu

Elle ouvrit la fenêtre et regarda l'aube qui tremblait

 

12:14 Écrit par suzy dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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