14/09/2011

PAROLE DE FEMME

 

Extraits choisis du roman "parole de femme" d'Annie Leclerc


"... J'envisage, dansant de l'une à l'autre, les fêtes de mon sexe. Fêtes multiples où chacune est entière et n'a cure des autres.
Ni ordre ni hiérarchie entre elles ; toutes privilégiées, irremplaçables. Pas de pente à monter, de sommet à atteindre.

 (... )


Et si l'accouchement est le foyer central de mes emportements, et la pierre la plus dure de mon chemin, ce n'est pas que j'en fais la fête par excellence, ou celle à laquelle tendraient toutes les autres, mais c'est que l'accouchement est la fête la plus maudite, la plus persécutée et ravagée, où la répression fasciste de l'homme triomphe dans la torture

( ... )


... Soudain le bébé me flanqua une forte bourrade et je fus prise d'une irrépressible envie de pisser...

Je suis allée m'assoir pesamment sur le siège des toilettes en pensant à autre chose. Ça coulait. Je devais, comme chaque fois depuis un certain temps, fixer rêveusement l'extrémité lointaine de mes cuisses. Les genoux comme de petits rochers bien polis semblaient sortir directement du ventre. Depuis longtemps déjà je ne pouvais plus voir mes cuisses ; le sexe n'en parlons pas. j'avais du mal à penser que ces parties de moi me redeviendraient familières, immédiates.

Alors je devais rester là, sans pensée, les yeux dans le vague pendant que ça coulait toujours. J'ai fini par me dire qu'il y avait quelque chose de bizarre ; ça ne cessait de couler légèrement, continûment, et comme malgré moi, sans poussée musculaire. Et si... Je me suis levée , j'ai regardé. Mon cœur s'est mis à battre très fort ; pas de doute, c'était ça. Ce liquide laiteux qui s'échappait de moi, c'était sûrement les eaux, comme ils disent. J'y ai mis le doigt pour voir ; j'ai pensé au sperme.

( ... )


... Puis je commençais à me tortiller ; ça se bloquait à l'intérieur, ça tirait un bon coup, ça retombait. J'étais vraiment très embarrassée, très perplexe, ça faisait bien quelque chose, mais mal ? Rien de moins sûr. J'ai dit à ma copine, tu crois que c'est ça ? Forcément elle n'en savait pas plus que moi là-dessus, mais à tout hasard elle m'a répondu en se marrant qu'on avait qu'à faire comme si c'était ça, parce qu'au fond, à bien y réfléchir, il y avait quand même des chances pour que ce soit ça. On a sonné l'ordre de départ. je me sentais extraordinairement gaie. je ne dis pas, il y avait peut-être de l'inquiétude derrière mon excitation joyeuse, mais je ne le sentais pas comme ça. Le souvenir que j'ai gardé de ce moment jusqu'à l'arrivée à la clinique est plein de rires.

Dans la voiture, c'est devenu plus net. A trois reprises ça s'est mis à rouler dans les hanches comme une vague, ça a monté, monté, ça s'est mis à tirer, écarteler, un truc à vous couper le souffle, et puis ça redescendait, la vague retombait comme elle était venue. Ma copine me demandait pourquoi je ne faisais pas "snif-snif" (respiration ASD).

A cause des autres, je n'osais pas être à ce que je faisais, et j'avais hâte d'y être. Je faisais seulement oh là là, ben merde alors, en secourant la main droite et en rigolant. J'étais extraordinairement, non pas honteuse, mais gênée de vivre ça devant eux parce que c'est quelque chose qui sort de nos mœurs, les insulte, les transgresse d'une verte insolence.

De tels éclats du corps, de tels triomphes de l'organisme, une telle évidence de la chair emportée, des os tirés, écartés, de sa puissance volcanique, ça ne peut pas se dire en face ; ça va absolument contre tout de dont nous sommes convenus entre nous, l'oubli du corps, son silence et sa discrétion.

Alors j'avais hâte d'être à la clinique, de faire ça toute seule, ou auprès de quelqu'un qui avait l'habitude d'accueillir cet évènement.

A vrai dire, il m'a bien fallu déchanter en arrivant à la clinique. J'imaginais sans doute qu'on allait m'accueillir, sinon avec des cris de joie, au moins avec des sourires de bienvenue. je croyais m'amener avec une bonne nouvelle ; à en croire la mine et l'humeur des infirmières, ça vait plutôt l'air d'en être une mauvaise, de nouvelle. Non seulement je me permettais d'arriver plus tôt que prévu (il paraît que d'autres s'étaient aussi permis de faire de sale coup, et ça manquait de chambres), mais encore je débarquais au milieu de la nuit, ce qui n'était guère poli.

Compte tenu de l'accueil qui m'était réservé dans une clinique tout ce qu'il y a de bien, j'ai pu me faire une idée de ce que ça devait êtrepour les malheureuses débarquant à l'hôpital, et dont l'humeur n'était pas aussi nécessairement joviale.

Quelles que soient les garanties d'hygiène et de sécurité apportées par l'hôpital, ou la clinique, l'accouchement pratiqué en série est ramené à la dimension de l'extraction dentaire, étant entendu qu'une femme qui accouche n'est MÊME PAS malade, et qu'on lui fait une sorte de faveur en l'acceptant dans ces lieux réservés à d'autres. Le mépris, la déconsidération de cet évènement qui représente pour la femme le moment d'une épreuve extrême et cruciale de la vie, n'est autre que le mépris de la femme en général. Pas étonnant qu'elles continuent à vivre ça dans la douleur alors que ça devrait, que ça pourrait être vécu dans le bonheur. "Dites-vous que vous faites caca, allez-y, faites caca, vous faites caca...", me criait la sage-femme au moment de l'expulsion, croyant sans doute m'aider de cette façon et me donner de l'inspiration. Je n'ai rien contre le fait de faire caca, mais tout de même c'est pas ça que j'étais en train de faire. Elle m'aurait dit, allez-y, vous faites un enfant, que ça aurait marché aussi bien...

On m'a dit de me déshabiller, et je me suis fait une première fois engueuler parce que je portais une culotte et qu'il n'en fallait pas, ou l'inverse, je ne sais plus. Je me suis allongée sur la table de travail, et pendant que j'écartais les jambes comme on me le demandait, j'ai entendu qu'on m’apostrophait pour la deuxième fois de l'extrémité de la pièce. Vous n'avez pas de robe de chambre ? Non, je réponds, on m'en apportera une, s'il faut. Soupir excédé.

Et c'est tout ce que vous avez apporté pour vous et le bébé ? Je réponds, ben oui. Cette fois, soupir accablé, désespéré. Et pourtant dans la petite valise écossaise que j'ai achetée exprès, j'ai mis tout ce qu'il y avait d'écrit sur la liste qu'on m'avait donnée. Je devais comprendre plus tard, en voyant les dentelles et les délicats froufrous des autres bébés, que j'étais une mère bien imprévoyante.

La sage-femme répète en se baladant dans la salle, "détendez-vous, détendez-vous, tout se passera très bien", alors qu'elle ne m'a pas encore jeté un regard, ni même serré la main. Moi qui n'étais pas le moins du monde tendu, je sens que ça pourrait bien me venir. Enfin elle s'approche de moi. C'est pour me raser les poils du pubis avec une brutalité experte et indifférente. Elle m'examine, et dit que j'ai fait du bon boulot déjà, en me flattant la cuisse d'une petite claque d'encouragement.

Bon boulot peut-être, mais moi j'ai eu vraiment à ce moment le sentiment qu'on me cassait le travail, qu'on m'abîmait tout, qu'on me rabaissait à moins que rien. Heureusement très vite mon corps s'est imposé de nouveau, oubliant, rejetant dans la fange irréelle ces empêcheurs de tourner en rond. Pour la sage-femme, c'était peut-être le 492e accouchement auquel elle assistait. Moi, c'était le mien, le premier, mort, naissance, emportement. La vie. Extraordinaire aventure que je voulais sans réserve.

Il y avait le moment étrange où tout s'apaisait, où mon corps se déliait de toutes parts, s'étendait immobile, recueilli dans le silence comme un lac au crépuscule. Et j'attendais, religieuse, les yeux clos, la montée de la prochaine vague qui allait me soulever. hauteur insoupçonnée, vertige ; ce qui commence à naître en moi est une sorte d'effroi sacré, de nudité grande comme le ciel.

J'ai oublié les autres. J'ai oublié les jambes en l'air, écartées, le sexe chauve, à l'air et dilaté, comme l'amour triomphant oublie la décence.

Et de nouveau mon corps se concentre, se resserre. Cela s'insinue, semble-t-il, par les cuisses. je prends mon souffle, je halète, et voilà que ça monte, ça ouvre, ça se répand, ça presse tandis que craquent les limites de mon corps. Une porte de bronze s'entrouvre en grinçant sur une sorte de nuit immense, jamais vue.

Au début, dans le choc de l'étonnement, me viennent des mots, plus que des images, qui cognent dans ma gorge avec mon souffle haché, labyrinthe, inquisition, schismatique, et toujours, avec cette bizarre idée, raide comme une lame fichée dans le ciel, au goût d'un noir triomphe : "ils ne m'auront pas". Qui "ils" ? Avoir quoi de moi ? La réflexion que j'ai pu faire depuis ne m'a pas appris grand chose là-dessus. Ils ne m'auraient pas, c'est tout, et je le savais dans la plus brûlante, la plus merveilleuse certitude. je "leur" avais échappé. Je leur échappais.

Au fur et à mesure que cela s'intensifiait je perdais, alos que le conscience, elle, allait se dilatant, toute conscience de moi, de ma vie. je perdais peur à peur tout ce qui antérieurement me faisait dire "moi", limites, temporalité, séparation. J'accédais à l'éblouissante conscience de la vie brute, la vie une et seule à travers toutes les formes fragiles, assaillies puis rejetées, la vie dépassante, folle, irrespectueuse de toute permanence, fondamentale, ivre...

J'ai perdu les mots mêmes qui me choquaient la tête. Je suis devenue immense, tentaculaire.

Plus vaste que la mer.

Plus vide que le ciel.

15:38 Écrit par suzy | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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